HISTOIRE DE L’ART

HISTOIRE DE L’ART
Parler de l’histoire de l’art et tout ce qui s’y rattache

Question d’altérité : la vision de l’autre à travers la sculpture française des XVII° et XVIII° siècles.

octobre 13th, 2011

Comment percevons-nous l’autre? Cet autre qui n’appartient pas à notre culture. Comment les sociétés orientales (asiatiques, africaines et amérindiennes) ont été vues et comprises par une élite française dont l’ethnocentrisme culturel était à son paroxysme durant les deux siècles d’un pouvoir monarchique absolu? Nous avons pour comprendre cette perception la littérature, les archives, les gravures de réceptions diplomatiques et les arts plastiques. Ces derniers sont particulièrement riches en informations. Ils sont la réalisation physique de ce que l’artiste interprétait comme étant étranger mais  le traduisait en se référant à des normes appartenant à sa propre culture. La peinture, dite exotique ou orientaliste, des XVII° et XVIII° siècles a été largement étudiée. La sculpture, par contre, a souvent été peu analysée car le corpus est assez faible par rapport aux œuvres picturales. Cependant en s’attachant à des exemples précis, nous pouvons peut-être mettre en avant soit des aspects récurrents dans la manière de représenter l’autre soit de montrer une évolution d’appréhension et de compréhension de l’étranger dans le traitement sculptural.  

 

I) La sculpture versaillaise où une représentation stéréotypée des civilisations du monde connu.  

         Si le rayonnement politique de Louis XIV se lit à travers les peintures de la Galerie des glaces où dans les lettres, chroniques et mémoires des hommes de son époque, elle est aussi visible dans la représentation en sculpture des quatre parties du Monde: l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique. Il existe deux séries de sculptures intitulées de la même façon. La première est commandée en 1674 avec six autres séries de quatre sculptures chacune: les Saisons, les Heures, les Éléments, les Tempéraments, les Poèmes et les Enlèvements. Toutes ses statues en pied se situent dans le parterre Nord du jardin de Versailles. Elles bordent les allées occidentales et septentrionales de cet espace vert. Si les sculpteurs des quatre représentations de continents connus sont tous différents (Mazeline, Cornu, Guérin et Roger) par contre le créateur des dessins préparatoires pour l’exécution des œuvres est Charles Lebrun. Ce dernier utilise et s’inspire de l’ouvrage L’Iconologia de Cesare Ripa pour créer les modèles. Cependant, la touche personnelle du peintre est quand même présente. Pour l’Afrique et l’Amérique, il suit Ripa. La figuration de l’Amérindien avec des plumes est a cherché dans les descriptions qu’en ont fait les découvreurs du Nouveau Monde mais surtout dans la gravure sur bois d’Augsboug de Johann Froschauer de 1505 qui illustre une scène de cannibalisme. Les habitants du Nouveau Monde, hommes et femmes,  sont représentés nus portant des plumes sur la tête et autour du cou en forme de collier. Cette gravure fixe le modèle d’une représentation européenne et devient l’image type de l’Amérindien durant tout le XVI° siècle en peinture et en sculpture[1]. Ripa dans son Iconologia ne fait donc que reprendre un stéréotype déjà rodé depuis un siècle.  Cependant, comme il s’agit d’une allégorie, l’homme se transforme en femme. L ‘Amérique se voit donc doter d’attributs exotiques: les plumes, les flèches et le caïman. L’Afrique est figurée sous les traits d’une Africaine à la poitrine dénudée, aux pieds nus et à la coiffe ressemblant à une trompe et des oreilles d’éléphant. À ses pieds, un lion couché lui mordille le talon. Les deux animaux symbolisent la faune africaine telle qu’elle est connue au XVII° siècle notamment à travers les ouvrages de l’Antiquité et les comptes-rendus de voyage le long des côtes de Guinée. C’est dans cette contrée que les Africains sont capturés et emmenés dans les colonies antillaises afin de travailler dans les plantations en tant qu’esclave. Cette relation de supériorité entre Français et Africains se lit dans la sculpture de l’Afrique. Le visage de l’allégorie est disgracieux car la grosseur des lèvres a été exagérée. De plus, le fait de la représenter à moitié nu évoque qu’elle est sauvage. Le port du vêtement renvoie à la notion de civilisation. Plus l’homme est habillé plus il est civilisé. Plus il est nu, plus il se rapproche de l’homme originel donc de la sauvagerie[2].  L’Europe et l’Asie sont traitées d’une façon plus classique. La première est représentée sous la forme de Minerve, la déesse de la guerre et de la sagesse. Toute drapée, elle tient dans sa main droite un bouclier, et sur sa tête, un casque romain lui tient lieu de couvre-chef. Contrairement à l’Europe, l’Asie est représentée comme une jeune fille vêtue à la romaine tenant dans sa main une sorte de flambeau. À ses pieds, une coiffe un peu orientalisante rappelle celle portée par les soldats hindous.  Ces allégories s’opposent par leur figuration à l’Afrique et à l’Amérique. Une deuxième série des quatre parties du Monde est réalisée entre 1678 et 1679 pour décorer la Cour de Marbre du château. Leurs auteurs, Regnaudin, Massou, Legros et Le Hongre s’inspirent directement des sculptures du parterre Nord. L’Afrique et l’Amérique sont représentées de la même manière avec les mêmes attributs. Mais au lieu d’être debout, elles sont assises. L’Europe est complétée par un bâton de commandement qu’elle tient dans sa main gauche et qui symbolise la domination sur le monde. L’Asie est coiffée d’un turban orné d’une aigrette. Elle tient une cassolette de parfum et, à ses pieds, est placée une corne d’abondance remplie de fruits. La différence de traitement dans ces allégories permet de comprendre la vision que se font les Français des quatre parties du Monde. L’Europe est la mieux connue. Les conflits sont permanents entre les différents états mais elle est aussi, soit disant,  détentrice de la civilisation. Ceci peut expliquer la représentation de Minerve. Depuis l’Antiquité, l’Asie, notamment la Perse et l’Inde, est décrite comme une terre de richesse et d’abondance. La Compagnie des Indes orientales créée depuis peu[3], la parcourt  pour rapporter des épices, de l’or, de la soie  et de la porcelaine chinoise. L’Afrique comme l’Amérique sont deux continents qui restent à découvrir. Le premier, malgré des incursions européennes sur ces côtes, garde encore closes les portes de ses territoires. L’Amérique, bien que découverte depuis la fin du XV° siècle, n’a pas encore révélée toutes ses richesses. Ces deux terres sont, dans l’imagination française, des contrées sauvages. Les civilisations existantes, n’étant pas identique à celles que l’Europe connaît, sont traitées en infériorité. L’analogie homme-animal est largement mise en avant avec la présence des coiffures de matière animale et des deux bêtes sauvages comme le lion et le caïman.  

 

II) Vers une représentation plus réaliste de l’autre.  

         Depuis 1a création de la Compagnie des Indes orientales, les objets chinois ont envahi le marché français comme la soierie, le coton tissé et imprimé ainsi que la porcelaine. Ces produits sont importés car leurs technologies ne sont pas maîtrisées en France ni en Europe. Ils sont vendus à prix d’or aux Français capable de les acheter. Cette vogue chinoise perdure durant tout le XVIII° siècle. Cette mode est de plus en plus grandissante. Pour limiter les importations, certaines  techniques sont donc introduites en France. Des manufactures sont alors créées. Ainsi en 1740, est fondée à Vincennes une manufacture de porcelaine. Elle est transférée à Sèvres en 1756.  On y fabrique des  assiettes et autres plats avec des motifs français ou chinois. Le matériau utilisé est la porcelaine tendre ou biscuit. Des petites sculptures sont aussi réalisées dans cette manufacture. Les sujets  sont créés par le peintre  François Boucher et l’orfèvre Giovanni Claudio Ciambello. Elles sont ensuite traduites en sculptures par Étienne Maurice Falconet de 1757 à 1766 puis par Jean-Jacques Bachelier jusqu’en 1773 et enfin par Louis-Simon Boizot jusqu’en 1809.  Les thèmes abordées sont des scènes pastorales et amoureuses, des jeux d’enfants, le carnaval ainsi que des représentations de nymphes au bain, de satires ivres mais aussi de chinoiseries. Dans la lignée de Sèvres, d’autres manufactures de porcelaine tendre, situées à Luneville[4], Saint Clément, Lille,  réalisent des copies des œuvres parisiennes. Les petites sculptures représentant des Chinois sont en biscuit blanc ou en faïence polychrome. Dans les deux types de figuration, les sujets sont inspirés directement des scènes pastorales illustrées sur les porcelaines venant de Chine. Ainsi, les costumes, les coiffures et les postures sont identiques à ceux des personnages dessinés sur les plats et assiettes. Dans Deux Chinois supportant une corbeille[5] , les vêtements des deux personnages ne sont pas typiquement chinois. Ils font plus penser à un modèle romain un peu fantaisiste. La coupe de cheveux n’est pas chinoise. Cette représentation est un mélange entre l’art français dont le traitement est illustré par les drapées des personnages et l’art d’inspiration chinoise. Cette scène est en mettre en relation avec les œuvres picturales chinoises de François Boucher. Les estampes chinoises qui montrent souvent des scènes d’extérieurs peuplées de chinoise en kimono portant un parasol ou de chinois aux champs coïncident avec le goût français pour les pastorales. Parmi l’ensemble des productions de chinoiseries de la manufacture de Sèvres, une seule œuvre diffère des autres. Il s’agit du portrait  de l’empereur de Chine Qianlong (1736-1795). Il est réalisé à partir d’une aquarelle du Père Panzi, jésuite attaché à la cour de Pékin. Cette œuvre picturale a été prêtée à la manufacture par le secrétaire d’État Henri Belin[6] qui voulait en avoir une copie sculptée[7]. Cette œuvre n’est pas du tout fantaisiste mais au contraire très réaliste. Elle représente l’Empereur de Chine dans son costume de cours avec son bonnet traditionnel. Au total seuls treize exemplaires de ce portrait sont vendus en dans toute l’Europe. Peut-on affirmé que la représentation réaliste d’un Chinois et de surcroit un empereur  ne plait guère ?  Il semblerait donc que le goût pour la Chine s’arrête aux chinoiseries. Cependant, avec ce petit biscuit,  la sculpture tend vers une approche plus réaliste du sujet. Cette attitude est aussi visible à Nantes. Cette dernière ville, depuis la fin du XVII° siècle, connaît  une apogée économique grâce au commerce des esclaves.  Cette activité est illustrée dans la sculpture urbaine de la ville notamment par les mascarons. Ceux qui ornent certaines façades d’hôtels particuliers sont traités sous la forme de tête de jeunes filles africaines. Elles abhorrent une coiffe ornée de bijoux d’inspiration Akan. Elles rappellent que les esclaves provenaient pour la plupart du royaume Ashanti (Ghana et Côte d’Ivoire.) Les Akans sont célèbres pour leur orfèvrerie. Leurs bijoux sont réalisés en or massif. A l’origine,  la fonction d’un mascaron est d’éloigner les mauvais esprits et de protéger la maison. Au XVIII° siècle, il est plus décoratif mais aussi symbolique rappelant la fonction de Nantes comme port, avec Neptune et Éole, et comme ville dont la richesse dépend quasiment de la vente d’esclaves. Ces visages de jeunes femmes akans sont plus qu’une allégorie de la Richesse, elles portent sur leur doux visage, la garantie de l’hégémonie de la ville. Comme pour les sculptures versaillaises de l’Amérique et de l’Afrique, ces visages sont reconnaissables par leur traitement physique mais surtout par le bijou qui lui est accolé. Cependant si les premières représentations relèvent plus de l’imagination d’un monde mystérieux et sauvage dont les attributs restent attachés à la sphère animale, à Nantes, il s’agit d’avantage d’évoquer une civilisation. Certes les bijoux ne sont pas exactement identiques à ceux créés par les Ashanti mais il y a une volonté de réalisme. La sculpture tend vers une représentation typologique des peuples. Dans ce sens, ces figurations sont en mettre en relation avec le biscuit de l’Empereur Chinois. La recherche de réalisme en sculpture suggère la volonté de reproduire ce que l’on voit. Les sujets sont abordés d’une manière plus scientifique. Si ces deux types d’œuvres datent du XVIII° siècle ce n’est pas un hasard car elles sont produites en même temps que se diffuse les idées des Lumières. Celles-ci sont émises par une petite élite de philosophes français qui s’interroge sur l’homme, sur ses valeurs, ses conditions de vie, son rapport avec autrui et notamment avec les autres civilisations.  

 

         La figuration d’autrui dans la sculpture est bien différente d’un siècle à l’autre. Si au XVII° siècle, les sculpteurs reprennent des stéréotypes picturaux mis en place depuis le XVI° siècle afin de mettre en valeur la puissance de la France, au XVIII° siècle, la sculpture est plus liée à un mouvement de mode. Le développement de la petite sculpture est typiquement commercial. Les sujets traduisent les goûts de la haute société dont l’intérêt pour d’autres civilisations est manifeste dans le sens où elle reprend des thèmes artistiques qui plaisent déjà tout en y ajoutant une touche d’exotisme.  Le réalisme en sculpture est limité à des portraits officiels de dirigeants étrangers comme l’Empereur de Chine ou plus où moins vraisemblable avec la représentation des Akans qui font la fortune de Nantes par leur esclavage. La sculpture réaliste a une autre dimension que le fait commercial. Il y a une volonté de connaître l’autre en le représentant le plus précisément possible. En cela, la sculpture se rapproche des œuvres picturales représentant les peuples,  la faune et la flore des pays et des régions qui sont encore découvertes au XVIII° siècle. La classification des espèces animales et végétales se développe. La typologie des hommes est en train de se mettre en place. Cette tendance prendra plus d’ampleur au XIX° siècle notamment avec l’essor des sciences humaines telles que l’ethnographie et l’anthropologie.


[1] Dickason, Olive Patricia, Le mythe du sauvage, (traduction anglaise de Jude Des Chênes), Édition Philippe Lebaud, Paris, 1995, p.31.

[2] L’homme qui est nu ou qui s’habille avec des peaux de bêtes, qui chasse pour se nourrir et qui ne connaît pas Dieu.

[3] C’est Colbert qui prit l’initiative de créer en 1664 une Compagnie des Indes orientales afin de concurrencer les compagnies hollandaises et anglaises.

[4] Objets d’art créés en France mais qui sont d’inspiration chinoise. Hormis les porcelaines et les petites sculptures en biscuit, il y a aussi les tapisseries.

[5] Deux Chinois supportant une corbeille, porcelaine tendre, vers 1750, Sèvres, musée national de la Céramique.

[6] Henri Belin était un passionné de la Chine.

[7] Préaud, Tamara, « Sèvres, la Chine et les « chinoiseries » au XVIII° siècle », The Journal of the Walters Art Gallery, n°47, 1989, p. 50. (39-52)

          


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